Mohand Tahar Ladjouzi

Mohand Tahar Ladjouzi (1919/1991). Ancien militant de la cause nationale

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« Boumediène a voulu l’humilier… »

« J’ai vu des démocraties intervenir contre à peu près tout, sauf contre les fascismes »

André Malraux

Son nom avait défrayé la chronique politique lorsque, répondant à l’appel du devoir national, il s’engagea résolument au début des années quarante pour l’indépendance du pays, au lendemain de laquelle il est élu député.

Ensuite, il fit une intrusion inopinée, à son corps défendant, dans la chronique judiciaire, traité par la presse comme un vulgaire délinquant. Suprême humiliation qui l’a meurtri et a profondément marqué sa famille. Il avait été accusé d’avoir dilapidé les deniers de l’Etat, alors qu’il était « Boumediène a voulu l'humilier… »directeur d’une grande entreprise publique au début des années 1970. « Même ceux qui l’avaient voué aux gémonies ont reconnu leurs torts par la suite, après tant de calomnies, d’accusations gratuites, sans compter les affres d’une incarcération injuste. Si Tahar était un authentique militant qui a consacré sa vie à ce pays qu’il aimait tant. Il s’est sacrifié pour l’Algérie et il peut s’enorgueillir d’un parcours glorieux », plaide Sidi Ali Abdelhamid, ancien dirigeant influent du PPA, qui l’avait connu dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale. Benkanoun Mahdi s’est lié d’amitié avec Tahar, en janvier 1959, au camp de Paul Cazelles. Il garde l’image d’un homme probe, jovial mais ferme dans ses positions. « C’était un homme de bien, qui a grandi dans le bien-être et l’abondance au sein d’une famille aisée. J’ai pu encore apprécier ses qualités fin décembre 1960, lorsqu’il a été libéré. Il est resté 15 jours chez moi. Tahar aimait s’occuper des gens humbles et sans grade. Avant sa première députation au lendemain de l’indépendance, on était souvent ensemble et il évoquait avec moi ses projets grandioses pour l’Algérie. Patron de la Sonatiba, il avait hérité d’une entreprise à genoux, moribonde pour en faire une société florissante. Il était souple, intransigeant autant que passionné lorsqu’il s’agissait de faire évoluer l’entreprise. Il était respecté, mais jalousé et se trouvait dans la ligne de mire des décideurs de l’époque qui lui cherchaient des poux sur la tête en recourant à des procédés mesquins et lâches. A titre d’exemple, lors de l’inauguration d’une grande infrastructure à Oran et dont Sonatiba et son boss étaient les initiateurs, le nom de Ladjouzi a été délibérément omis. A sa place, on avait convoqué le directeur régional. Le préposé au protocole de la présidence lui a même interdit l’accès du lieu de la cérémonie officielle. Après, ils sont venus le solliciter pour les finitions de l’hôtel El Aurassi.

L’enfant de Sidi Aïch

Quel culot ! Tahar finira par être injustement jeté en prison, Boumediène, à qui il a répliqué sèchement, ne lui a jamais pardonné ses positions contre le régime. » Né le 18 octobre 1919 à Sidi Aïch, Tahar est fils et petit-fils de cadis. C’est son père qui lui donna le goût de l’instruction. Il put ainsi entreprendre des études primaires et secondaires jusqu’en terminale qu’il dut interrompre suite à sa mobilisation durant la Seconde Guerre mondiale. « Sportif, il était un bon footballeur portant avec honneur les couleurs de l’US Palestro. Sa corpulence et sa technique lui permettaient d’avoir une tête d’avance sur ses coéquipiers », relève son frère cadet Mohamed Tayeb, qui nous apprendra que Tahar, en plus d’être fervent supporter du Mouloudia d’Alger, avait un faible pour la musique andalouse « qu’il m’a d’ailleurs transmise comme un virus ». Bon bilingue, Tahar a été choqué par les disparités et le grand écart entre la population européenne cossue et insouciante et les indigènes plongés dans la misère et la désolation. Il prit conscience de cette situation et intégra jeune les rangs du PPA. Il se voua corps et âme à la cause nationale. Il démissionna de la fonction de commis interprète au tribunal de Palestro en 1946 pour se consacrer exclusivement à l’activité militante. Candidat sur la liste MTLD, il a été élu adjoint au maire de Palestro en 1947, puis chef de daïra du MTLD. Il est candidat à l’Assemblée algérienne en 1948. Il fût arrêté et condamné à 3 ans de prison qu’il passera entre Barberouse et Tizi Ouzou. Il est interdit de séjour durant 10 ans et il est privé de ses droits, ce qui lui valut sa radiation de sa fonction à la mairie, dès sa libération en 1950. Tahar est désigné membre du comité central du MTLD en 1951, il fut réélu lors des congrès d’avril 1952 et août 1954. Au déclenchement de la lutte armée, il fut arrêté de nouveau et connut les prisons de Paul Cazelles, Berrouaghia, Bossuet, Sidi Chahmi et Douéra. Libéré en 1960, il rejoignit l’organisation du FLN en Allemagne, puis au Maroc.

Membre du MTLD

jusqu’à avril 1962, date à laquelle il fut désigné préfet de Sétif. Il a été député à la première Constituante algérienne. A la fin de son mandat, il se retira définitivement de toute activité militante, profondément déçu par la tournure des événements pour se consacrer à sa famille, enfin retrouvée. Cela ne l’empêchera pas d’être au service de son pays en tant que grand commis de l’Etat et se consacrera sans relâche à la tâche de reconstruction nationale, en qualité de directeur général de la Sonatiba, source de ses malheurs. Chergui Brahim, militant de la cause nationale croit à une machination bien orchestrée : « Comment pouvait-on lui faire endosser tant de méfaits et de crasse ? Il aurait pu se contenter d’une vie douillette. Il ne manquait de rien ce notable lettré, aisé, bien dans sa peau. Pourquoi a-t-il opté pour la militance authentique, si ce n’est pour l’amour d’un pays qu’il n’a cessé de défendre avec sincérité », plaide le vieux dirigeant nationaliste. Pour Tahar, la lutte était le seul moyen de retrouver une liberté perdue, brimée. Comme disait Georges Bataille. « Dans la soie ou sur la paille, quand un homme doit se révolter, il le fait toujours… » « Il fallait aller au charbon, soutient Ahmed El Caba et Tahar l’a fait, en menant la vie dure à l’administration, notamment à Palestro, où il était adjoint au maire de la commune mixte. C’est une région stratégique, la porte de l’Est, une région de maquis par excellence. Les armes de la Kabylie transitaient par ces contrées. Krim et ses troupes étaient souvent les hôtes de la maison des Aït Ahmed, près de Amal, et Tahar le savait. Je l’ai bien connu à l’époque, car j’étais dans la région. C’était un tribun, un orateur chevronné qui ne manquait pas d’humour. Dès qu’on le voit, on le prend en sympathie. Il avait une tronche qui plaisait. Ce que je peux dire, c’est qu’il ne méritait pas d’être traité de la sorte après le procès qui lui a été intenté au début des années 1970 pour soi-disant dilapidation des deniers de l’Etat. Il a été injustement incarcéré et il en a profondément souffert. » Son défendeur de l’époque était le bâtonnier Me Bentoumi, avocat connu et militant reconnu. Il témoigne : « J’ai connu Tahar en tant que commis interprète près le tribunal de Palestro. Je peux dire sans exagération que son nom est lié à cette région, où son père était cadi notaire. Il avait été engagé par Yacine comme collaborateur. Ce qui lui a permis de côtoyer l’activité judiciaire. Je me souviens, il y avait une journée consacrée à la « chikaya » où les gens venaient des différents coins de la région pour exposer leurs problèmes. Cette tribune, si on peut la qualifier ainsi, donnait l’occasion à Tahar d’être au courant de ce qui se passait dans les dechras les plus reculées. La population analphabète, arriérée, était de surcroît divisée entre arabophones et berbérophones, une division attisée et voulue par l’administration qui encourageait l’influence des marabouts, des notables, des tribus et des douars. Travailler dans un tel contexte, avouez que ce n’est pas chose aisée. Mais Tahar avait déjà emmagasiné une certaine expérience. Il avait adhéré jeune au mouvement national. L’action enclenchée par les amis du Manifeste pour les libertés et les répercussions des massacres du 8 Mai 1945 avaient encouragé les recrutements de jeunes décidés à en découdre avec l’occupant. Fin organisateur, Tahar avait monté des cellules clandestines dans toute la région, tant et si bien que celle-ci était l’une des mieux préparées à la veille du 1er Novembre 1954. Avec Tahar Oussedik, instituteur à Ben Khalfoun, Tahar avait réellement transformé Palestro en foyer nationaliste.

La prison, une vieille amie

Il a été arrêté lorsqu’il s’est porté candidat à l’Assemblée algérienne en avril 1947, incarcéré à Tizi Ouzou, puis transféré à Barberousse. Avec M’hamed Yazid, Tahar a mené une action extrêmement intelligente et pratique pour améliorer les conditions de détention et aussi pour attirer les détenus de droit commun vers la cause sacrée. Je l’avais rencontré au camp de Bossuet où nous étions près de 2500 prisonniers. Les intellectuels, les politiques, les oulémas, les syndicalistes étaient regroupés à part dans le Camp zéro. On était près de 300 à être mis de côté. Tahar a joué un rôle diplomatique indéniable avec les responsables du camp pénitentiaire. Lorsque j’ai été libéré en 1960, je l’ai rencontré au Maroc, puis à l’indépendance à Sétif où il était préfet. A ce titre, il a participé à la mise en liberté de Boudiaf, emprisonné par le colonel Tahar Zbiri à Batna – je me rappelle très bien de cet épisode où j’étais partie prenante. Comme j’ai le souvenir d’avoir joué les saint-bernard à propos de Omar Oussedik et le commandant Azzedine, lorsqu’ils avaient été arrêtés par la Wilaya 4. » Avocat de Tahar, Me Bentoumi décortique l’affaire qu’il a eu à traiter : « Ladjouzi avait lancé la société sur les ruines d’une entreprise en faillite. Il en a fait une société prospère, en la gérant comme un bien personnel mais pour l’Algérie. Il ne s’en est pas servi personnellement. Sa façon de gérer n’était pas conforme aux règles de la comptabilité publique et c’est cela qu’on lui a reproché. Il faut le dire clairement. Il n’a pas marché avec le régime de Boumediène. C’est pour cela qu’il a été poursuivi et non pour autre chose. Je me rappelle que son affaire a été plaidée jusqu’à 3h du matin. Le président qui l’a jugé était son frère de lait, un gars de Palestro, décidé à l’acquitter parce qu’il était convaincu que l’affaire était montée de toutes pièces. Il écopera de 12 ans, mais en réalité il purgera moins de la moitié. Quand je suis sorti du tribunal au petit jour, de vieux militants du PPA étaient là, menaçants, vilipendant le pouvoir. Il faut rajouter que la société Sonatiba, très riche, suscitait la convoitise de quelques ’’pontes’’ en mal de ’’bouffe’’. Tahar, qui n’a pas travaillé pour le régime mais pour l’Algérie, est resté digne, en dépit de toutes les adversités et cela est la marque des hommes d’envergure. » Curieux hasard, Tahar sera incarcéré à Tizi Ouzou, dans la prison où 30 ans plus tôt il comptait déjà parmi les pensionnaires, mais c’était pour une cause infiniment plus noble ; à l’époque, le directeur de la prison était Français. Cette fois-ci, c’est Moh Touil, compagnon d’armes de Tahar, qui offrira à ce dernier des conditions moins contraignantes. Pour ceux qui l’ont bien connu, Tahar a toujours flirté avec la difficulté et la difficulté, comme l’a écrit Charles de Gaulle, attire l’homme de caractère, car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même… Et Tahar, malgré toutes les attaques, toutes les vilenies, est resté égal à lui-même.

PARCOURS
Né le 18 octobre 1919 à Sidi Aïch, Mohand Tahar Ladjouzi est décédé le 26 janvier 1991 des suites d’une longue maladie, à l’âge de 72 ans. Bon bilingue, ayant acquis une solide culture en langue arabe, Tahar après avoir exercé en qualité de commis interprète, interprète à Palestro, s’engagera dans le militantisme au MTLD, dont il devint membre du comité central. De 1946 au déclenchement de la lutte armée, il eut ses faits d’armes, mais purgera des mois de prison en raison de ses activités nationalistes. Il sera de nouveau arrêté en 1954 et ne connaîtra la liberté que peu avant l’indépendance. Il sera préfet de Sétif et directeur de la Sonatiba, où on lui collera le forfait de dilapidation de biens. C’est le prix qu’il a payé pour son opposition à Boumediène. Homme dévoué, il était apprécié pour ses qualités humaines. « Pour honorer sa mémoire et son passé militant, une plaque commémorative d’une rue, établissement… ne fera que réparer une injustice à ce vieux militant de la noble cause », suggère son frère Mohamed Tayeb.

Par Hamid Tahri

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