Histoire d’Algerie- Cartaginoise pendant 714 ans

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Par Leon Galibert

Races Primitives

LES écrivains de l’antiquité ne nous ont laissé que des notions confuses sur les premiers habitants de la région de l’Atlas. Hérodote cite bien les noms d’une foule de peuplades qui habitaient l’Afrique septentrionale; mais il ne remonte pas à leur origine, et se borne à rapporter les récits Fabuleux dont elles étaient l’objet. La nomenclature de Strabon est moins vaste, et ne renferme pas de meilleurs renseignements ; il ne nomme que la célèbre oasis d’Ammonium et la nation des Nasamons. Plus à l’occident, derrière la région des Carthaginois et des Numides, il connaît les Gétuliens, et après eux les Garamantes ; dans une contrée qui n’a que mille stades de long, et qui paraît être le Fezzan. Suivant Salluste, qui s’appuie du témoignage de l’historien Carthaginois Hiempsal, le nord de l’Afrique fut d’abord occupé par les Libyens et par les Gétules populations barbares, sans aucune forme de gouvernement et de religion, se nourrissant d’herbe ou dévorant la chair crue des animaux qu’ils tuaient à la chasse, agrégation hétérogène d’individus de races différentes; car parmi eux on trouvait à la fois des noirs, probablement venus de l’Afrique intérieure et appartenant à la grande famille des Nègres; il y avait aussi des blancs, issus de la souche sémitique, et qui formaient comme partout la population dominante. Puis, à une époque absolument inconnue, un nouveau ban d’Asiatiques, composé, dit Salluste, de Mèdes, de Perses, d’Arméniens, envahit les contrées de l’Atlas et poussa jusqu’en Espagne, à la suite d’Hercule. Les Perses, se mêlant avec les premiers habitants du littoral, formèrent le peuple numide (province de Constantine et royaume de Tunis); de leur côté, les Mèdes et les Arméniens, s’alliant aux Libyens, plus rapprochés de l’Espagne, donnèrent naissance à la race des Maures. Quant aux Gétules, confinés dans les vallées du haut Atlas, ils repoussèrent toute alliance et formèrent le noyau principal de ces tribus restées rebelles à la civilisation étrangère, qu’à l’imitation des Romains et des Arabes, nous appelons les Berbères ou Barbares (Barbari, Bereber) d’où est venu le nom d’états barbaresques [La race des Berbères, entièrement distincte des Arabes et des Maures, paraît indigène de l’Afrique septentrionale; elle comprend les restes des anciens Gétuliens à l’occident, et des Libyens à l’orient de l’Atlas. Aujourd’hui elle forme quatre nations distinctes : 1° les Amazygh, nommés par les Maures Chillah ou Choullah, dans les montagnes marocaines; 2° les Kabyles ou Kabaïles, dans les montagnes d’Alger et de Tunis; 3° les Tibbons, dans le désert entre le Fezzan et l’Égypte; 4° les Touarihs, dans le grand désert. (MALTE-BRUN.)].

Au-dessous de tous ces groupes compris eux-mêmes sous la dénomination plus générale de Libyens, se présentaient des associations de tribus moins importantes ; telles étaient, en allant particulièrement de l’est à l’ouest, les Maxyes, les Massiliens et les Massoesiliens, les Macoeens et les Maurusiens; puis on trouvait sur les rives de la mer, dans le pays aride et triste qui borde les deux Syrtes, ces nations de mœurs bizarres, et presque complètement sauvages, les Lotophages (à qui les fruits du lotus servaient de nourriture et de boisson), et enfin les Psylles, les Nasamons.

Les révolutions de l’Asie occidentale jetèrent, après les Mèdes et les Perses, un nouveau flot d’émigrants sur les plages atlantiques c’étaient, suivant Procope, les malheureux débris des fils de Chanaan, chassés de leur patrie par les armes victorieuses des Hébreux. Procope, historien byzantin du VIe siècle, qui avait perdu les traditions antérieures conservées par Salluste et Varron, veut même faire des Cananéens les premiers habitants de l’Afrique septentrionale. Il affirme que, de son temps, on voyait encore à Tigisis (Tedgis, dans l’Algérie) une colonne portant cette inscription en langue phénicienne:

« Nous sommes ceux qui ont fui devant le brigand Josué, fils de Navé. »Quelque hasardée que puisse paraître cette assertion l’émigration cananéenne n’a rien d’invraisemblable ; elle est confirmée par les traditions des Arabes et des Berbères, et diverses tribus passent pour descendre, soit des Cananéens, soit des Amalécites et des Arabes kouschites, ou Arabes primitifs de la race de Cham (L’historien berbère Ibn-Khal-Doun, qui écrivait au 11ye siècle, fait descendre tous les Berbères d’un prétendu Ber, fils de Mazigh, fils de Chanaan).

Quoi qu’il en soit de toutes ces origines fort incertaines et de ces hypothèses plus ou moins contestables, l’Afrique septentrionale présente, dans sa constitution géognostique, les deux zones qui ont déterminé, de l’orient à l’occident, l’émigration des peuples agriculteurs, et du sud-est au nord-ouest, celle des peuples nomades. Aussi, de tout temps, deux races bien distinctes s’y touchent sans se confondre: ce sont les nomades et les sédentaires. L’antiquité groupait leurs innombrables tribus sous la dénomination générale de Numides et de Berbères; nous les désignons aujourd’hui sous les noms d’Arabes et de Kabyles.

Fondation de Carthage

A chronologie la plus probable place vers l’an 860 avant J. – C. la fondation de Carthage ; c’est alors que Didon, fille de Bélus, fuyant la tyrannie de Pygmalion son frère, roi de Tyr, qui venait de faire mourir son mari pour s’emparer de ses richesses, aborda en Afrique. La tradition a consacré le singulier stratagème qu’employa cette princesse pour obtenir l’hospitalité des indigènes, elle ne. demandait qu’une petite portion de terre, ce que pourrait enceindre la peau d’un bœuf; et pour prix d’un si faible service, elle offrait des sommés considérables. Cette peau, découpée en lanières très minces, finit par circonscrire un très grand espace, sur lequel s’éleva bientôt une imposante forteresse, Byrsa, qui commandait les environs ainsi qu’une rade immense’. Iarbas, chef des Maxyes et des Gétules, qui avait fait cette concession, frappé de la beauté de Didon, séduit aussi par ses richesses, voulut l’épouser; mais cette fière princesse dédaigna la main du Barbare, et se donna la mort pour se soustraire à ses obsessions.

Après cette catastrophe, l’histoire reste muette pendant trois siècles. La littérature de Carthage, on le sait, a péri tout entière, et nous ne connaissons les Carthaginois que par les récits de leurs ennemis. Lors de la destruction de cette ville (146 ans avant J.-C.), on y trouva des livres qui contenaient ses annales; mais, dans leur orgueil national, les Romains, peu soucieux des origines étrangères, abandonnèrent ces chroniques Micipsa, roi des Numides. Par succession, elles parvinrent à Hempsal II, qui régnait sur la Numidie 105 ans avant J.-C. huit ans après, Salluste, envoyé comme gouverneur en Afrique, se les fit expliquer et en tira quelques documents pour la description de cette contrée qui précède sa Guerre de Jugurtha. Mais ce travail est resté fort incomplet, et l’indifférence de l’auteur nous a privés d’une foule de renseignements historiques qui seraient pour nous d’un grand prix. Tout ce que nous savons des premières époques de la colonie phénicienne, c’est que, située sur un emplacement favorable, et protégée par la forteresse de Byrsa, Carthage grandit avec rapidité, et que son gouvernement, monarchique d’abord, se transforma en république sans qu’on puisse déterminer d’une manière précise l’époque et les causes de ce changement. Grâce à la sagesse des fondateurs, cette modification apportée dans leur organisation politique n’arrêta pas un seul instant le cours de leurs succès. En effet, Aristote remarque que jusqu’à son temps, c’est-à-dire, pendant un espace de cinq cents ans, il n’y avait eu, dans cette république, ni révolution ni tyran.

Le gouvernement de Carthage était divisé entre les suffètes (sophetim), magistrats suprêmes que le peuple élisait chaque année, et le sénat, choisi dans le sein d’une nombreuse et puissante aristocratie. On y ajouta par la suite, probablement pour réprimer les tentatives de tyrannie, le redoutable tribunal des Cent, spécialement chargé de surveiller les opérations militaires. L’autorité du sénat de Carthage était aussi étendue que celle du sénat romain. C’était dans son sein que se traitaient toutes les affaires d’état; c’était lui qui donnait audience aux ambassadeurs, qui envoyait des ordres aux généraux, qui décidait de la paix et de la guerre. Lorsque les voix étaient unanimes sur une question, elle était irrévocablement résolue; une seule voix dissidente la faisait déférer à l’assemblée du peuple. Pendant longtemps l’autorité du sénat eut toute la prépondérance; mais le peuple, comme à Rome, éleva successivement ses prétentions et finit par s’emparer de la plus grande partie du pouvoir. Les Magon, les Hannon, Ces représentants du génie commercial et de la politique extérieure de Carthage, étaient les hommes de l’aristocratie ; les Hamilcar, les Hannibal, ces guerriers illustres qui balancèrent longtemps la fortune de Rome, étaient l’expression du parti populaire.

On sait que le commerce faisait la principale base de la puissance de Carthage les officiers publics, les généraux, les magistrats, s’occupaient de négoce. « Ils allaient partout, dit Rollin, acheter le moins cher possible le « superflu de chaque nation pour le convertir, envers les autres, en un nécessaire qu’ils leur vendaient très chèrement. Ils tiraient de l’Égypte le lin, le papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux; des côtes de la mer Rouge, les épiceries, l’encens, les parfums, l’or, les perles et les pierres précieuses; de Tyr et de Phénicie, la pourpre et l’écarlate, les riches étoffes, les meubles somptueux, les tapisseries et tous les ouvrages d’un travail recherché; ils donnaient en échange le fer, l’étain, le plomb et le cuivre, qu’ils tiraient de la Numidie, de la Mauritanie et de l’Espagne. » Ils allaient aussi chercher l’ambre dans la Baltique, et la poudre d’or sur les côtes de Guinée. Pour assurer cet immense commerce et abriter ses flottes, Carthage fut obligée de devenir puissance militaire et conquérante; on sait tout ce qu’elle déploya de persévérance, de courage et d’habileté pour réaliser ses projets; aussi ne ferons-nous ici qu’indiquer ce mouvement. La domination de Carthage s’étendit rapidement sur tout le littoral de l’Afrique occidentale, depuis la petite Syrte (golfe de Cabès) jusqu’au delà des colonnes d’Hercule. Elle prit ensuite l’Europe à revers, et toutes les côtes méridionales de l’Espagne, jusqu’aux Pyrénées, furent soumises par ses armes, son commerce ou sa politique : la Sardaigne, la Corse, les îles Baléares subirent le même sort. Tant qu’elle n’eut à dompter que des peuplades belliqueuses, mais isolées, ou tout au plus groupées en fédérations faciles à dissoudre, ou en petits royaumes hostiles les uns aux autres, tout céda au génie de Carthage. Ses succès devinrent moins faciles lorsqu’aux deux extrémités de son empire, se heurtant contre une civilisation matériellement égale, moralement supérieure à la sienne, elle rencontra des colonies grecques sur les plages de la grande Syrte et sur celles de la Gaule.

Cyrene

DEPUIS plusieurs siècles des colonies grecques avaient été jetées suries rivages d’Afrique; mais, vers 675 avant J.-C., une expédition de Doriens expulsés de leur patrie aborda en Libye. Après avoir erré quelque temps, ils finirent par s’établir sur cette partie du littoral comprise aujourd’hui, sous le nom de Barka, dans la régence de Tripoli, et y fondèrent la ville de Cyrène. En 631, les Cyrénéens reçurent de la mère patrie de nouveaux renforts; ils firent alors la guerre aux indigènes; ils conquirent des villes et étendirent au loin leurs relations commerciales. De succès en succès, Cyrène poussa l’audace jusqu’à entrer en lutte avec les satrapes d’Égypte. Ce développement de forces et de prospérité ne tarda pas à exciter la jalousie de Carthage; les vieilles antipathies nationales se réveillèrent; en effet, par son origine et par ses souvenirs, Carthage se rattachait à ces races sémitiques dont l’inimitié permanente contre la race hellénique fut attestée par une lutte de plusieurs siècles sur le double littoral de la Grèce et de l’Asie.

Mais Cyrène au midi, Marseille au nord, étaient alors trop florissantes pour se laisser intimider par des démonstrations hostiles ; Carthage ne s’opiniâtra pas contre ces deux cités; elle porta toutes ses forces contre la Sicile, base d’opération admirablement choisie, car la Sicile était à la fois le point central de la Méditerranée et des colonies grecques d’Occident. Pour cette expédition, Carthage s’épuisa en immenses préparatifs qui ne durèrent pas moins de trois ans. Suivant des récits évidemment exagérés, quatre cent mille hommes furent embarqués sur deux mille galères et trois mille bâtiments de charge, avec un matériel proportionné à ce prodigieux armement. On sait quelle fut l’issue de cette lutte à jamais célèbre assaillies à la fois et ne pouvant se porter secours, la Grèce et la Sicile suffirent chacune à leur défense; et le jour même où l’innombrable armée de Xerxès se brisait aux Thermopyles contre l’héroïsme de Léonidas, l’armée carthaginoise perdait en Sicile une grande bataille, à la suite de laquelle ses débris regagnèrent péniblement l’Afrique. Carthage vaincue demanda la paix, et l’obtint à des conditions qui montrent toute la supériorité du vainqueur: le héros de Syracuse, Gélon, stipula dans le traité l’abolition (les sacrifices humains, qui constituaient l’une des cérémonies principales du culte chez les Phéniciens.

En souscrivant à cette paix, les Carthaginois ne voulaient que reprendre haleine, et réparer leurs pertes; car ils n’avaient pas renoncé à l’espoir de conquérir la Sicile. En effet, saisissant une occasion favorable pour recommencer la guerre, on les voit pénétrer de nouveau dans cette île et la ravager; puis, profitant de l’épouvante que cette expédition a jetée, ils forment après plusieurs victoires successives des établissements permanents à Agrigente, à Himère, à Géra, à Camarine; enfin toutes les contrées habitées par les Sicaniens leur furent cédées par un traité qui partageait presque en parties égales la Sicile entre Syracuse et Carthage. Cette cession, au lieu de satisfaire les Carthaginois, excita encore leur cupidité, et la guerre se renouvela bientôt, mais sans succès décisif de part et d’autre, jusqu’au moment où les Romains, qui avaient grandi durant cette lutte de deux siècles, vinrent y prendre part et la terminer à leur profit.

Luttes diverses

CI commence un drame magnifique: les deux républiques les plus puissantes dont l’histoire ait conservé le souvenir vont lutter ensemble, non plus pour la possession de la Sicile, mais pour celle de la Méditerranée, qui doit donner au vainqueur l’empire du monde ! Carthage, la république commerçante, a de grandes flottes et des matelots sans nombre; Rome, la république agricole, n’a pas un seul vaisseau, et cependant elle l’emportera par l’énergie de sa volonté et l’infatigable opiniâtreté de ses efforts.

On sait sous quel prétexte ces deux états en vinrent aux mains. Les habitants d’une ville de la Sicile s’étaient divisés en deux partis; les uns appelèrent les Romains à leur secours, les autres les Carthaginois. Déjà, à cette époque, l’Italie presque entière obéissait à la république: Sabins, Volsques, Samnites, étaient ses tributaires ; et Pyrrhus venait de fuir honteusement devant ses aigles triomphantes. Cependant Rome hésitait encore. Le sénat refusa d’abord le secours demandé; mais le peuple consulté t’accorda, et la guerre fut décidée. Quelques misérables vaisseaux empruntés à leurs alliés transportèrent les légions romaines en Sicile. Tel fut le commencement de la première guerre punique.

Moins célèbre que la seconde, parce que les noms d’Hannibal et de Scipion n’y figurent pas, cette guerre fut plus longue et tout aussi cruelle. Les Romains s’y formèrent à cette patience héroïque qui les rendit invincibles. Luttant contre un peuple de navigateurs et de marchands, qui couvrait la mer de ses flottes, ils sentirent la nécessité de créer une marine pour repousser les ravages que leurs ennemis exerçaient sur les côtes d’Italie. Sans ingénieurs et sans ouvriers pour la construction des vaisseaux, leur génie et leur persévérance suppléèrent à tout. Une galère prise sur l’ennemi, dans un port de Sicile, leur servit de modèle. On travailla la nuit, on travailla le jour pour hâter les constructions; les citoyens de toutes les classes et de toutes les conditions s’imposèrent les plus durs sacrifices pour atteindre ce résultat, et en peu de mois, une flotte de cent vingt galères fut mise à la mer. Cependant les premiers combats de ces marins improvisés ne furent pas heureux. Souvent leurs habiles adversaires, plus souvent les tempêtes contre lesquelles ils n’avaient pas encore appris à lutter, détruisirent ces vaisseaux construits à la hâte et avec tant de peine. Mais l’énergie romaine s’accrut de ces défaites mêmes, et les Carthaginois, battus sur terre en Sicile et en Sardaigne, le furent aussi sur mer, leur empire et leur élément. Les Romains poursuivirent bientôt leurs ennemis jusqu’en Afrique.

De toutes les expéditions de la première guerre punique, celle de Regulus est la plus célèbre. Les vertus morales et guerrières de cet illustre Romain, ses premiers succès, facilités par l’aversion des populations africaines contre leur superbe dominatrice, ses fautes, sa défaite, sa captivité, sa mort héroïque surtout, ont immortalisé cette période de l’histoire de sa patrie: le lecteur n’ignore pas que deux prisonniers carthaginois, livrés à la veuve de Regulus, périrent à Rouie dans d’affreux supplices. Ces vengeances barbares, ces représailles non moins cruelles, donnèrent à la guerre un caractère d’atrocité qu’elle n’avait pas encore revêtu. Ce ne fut plus une lutte ordinaire entre deux peuples, mais un véritable duel entre deux adversaires décidés à vaincre ou à mourir; enfin le courage des Romains l’emporta, et Carthage fut réduite à demander la paix. Céder une première fois, c’était se mettre dans la nécessité de céder une seconde, une troisième, jusqu’à sa ruine totale; c’est en effet ce qui arriva. D’après les termes du traité qui mit fin à la première guerre punique, Carthage évacua la Sicile, rendit sans rançon tous les prisonniers, et paya les frais de la guerre. Elle accordait tout et ne recevait rien son humiliation était complète, l’orgueil des Romains satisfait et leur supériorité reconnue.

Ce honteux traité venait à peine d’être signé, lorsqu’une guerre intestine s’alluma autour des murs de Carthage et menaça de la dévorer. Comme cet événement met en saillie une partie des institutions politiques de la république phénicienne, nous allons lui consacrer quelques développements. Les armées de Carthage se composaient partie d’auxiliaires, partie de Mercenaires. Au lieu de dépeupler ses villes pour avoir des soldats, elle en achetait au dehors; les hommes n’étaient pour cette opulente république qu’une marchandise. Elle prenait, dans chaque pays, les troupes les plus renommées : la Numidie lui fournissait une cavalerie brave, impétueuse, infatigable; les îles Baléares lui donnaient les plus adroits frondeurs du monde; l’Espagne, une infanterie invincible; la Gaule, des guerriers à toute épreuve; la Grèce, des ingénieurs et des stratégistes consommés. Sans affaiblir sa population par des levées d’hommes, ni interrompre son commerce, Carthage mettait donc en campagne de nombreuses armées, composées des meilleurs soldats de l’Europe et de l’Afrique. Cette organisation, avantageuse en apparence, fut pour elle une cause incessante de troubles, et hâta même sa ruine. Aucun lien moral n’unissait entre eux ces Mercenaires : victorieux et bien payés, ils servaient avec zèle; mais au moindre revers ils se révoltaient, abandonnaient leurs drapeaux, souvent même passaient à l’ennemi. Un des plus beaux titres de gloire du grand Hannibal est d’être resté pendant seize ans en Italie avec une armée composée de vingt peuples divers, sans qu’aucune révolte ait eu lieu, sans qu’aucune rivalité sérieuse ait dissous cet assemblage d’éléments hétérogènes.

Après la malheureuse expédition de Sicile, les Mercenaires, aigris par leurs défaites et surtout par le retard qu’éprouvait le paiement de leur solde. s’étaient révoltés, avaient massacré leurs chefs, et les avaient remplacés par des officiers subalternes; d’un autre côté, les villes maritimes, les populations agricoles de l’intérieur, accablées d’impôts, voulurent profiter de cette insurrection pour secouer un joug qu’elles portaient avec impatience, et les tribus même les plus lointaines, celles qui faisaient paître leurs troupeaux sur les deux versants de l’Atlas, excitées par l’espoir du pillage, accoururent en foule dans les rangs des insurgés. Les meurtres et l’incendie précédaient cette multitude féroce, et Carthage se vit bientôt entourée d’un cercle de fer et de feu.
Réduite à l’enceinte de ses murailles, sans troupes, sans vaisseaux, la métropole africaine semblait près de sa ruine; jamais sa position n’avait été plus critique. Mais l’excès du danger ranima le courage des Carthaginois. Deux généraux célèbres leur restaient encore Hannon et Hamilcar. Formés tous deux à l’école de l’adversité dans cette longue lutte qui avait embrasé l’Europe et l’Afrique, ils employèrent, pour sauver leur patrie, tour à tour la franchise et la ruse, les armes et la politique; chefs de deux partis opposés, ils se réconcilièrent, sacrifiant généreusement à l’intérêt de tous leurs intérêts particuliers. Leur bonne intelligence assura le succès et mit fin à la guerre. Désorganisés, puis vaincus dans deux grandes batailles, les Mercenaires furent dispersés et détruits; les villes révoltées se soumirent ou furent emportées d’assaut; l’Afrique entière rentra sous le joug, et Carthage respirai Mais d’effroyables cruautés avaient été commises de part et d’autre, des milliers d’hommes avaient péri dans les supplices.

Éteinte en Afrique après une lutte qui dura trois ans (240-237 avant J.-C.), la guerre des Mercenaires se ralluma en Sardaigne, où elle fut plus funeste encore aux Carthaginois; car elle les mit aux prises avec les Romains. Partout Rome s’élevait devant Carthage pour l’empêcher de réparer ses pertes: en Afrique, elle avait fourni des armes et des vivres aux révoltés; en Sardaigne, elle intervint entre les habitants et les Mercenaires, et s’empara de l’île. Poussée à bout, Carthage fit des préparatifs pour la reprendre; mais Rome menaça de rompre le traité. N’osant renouveler la guerre contre une puissance qui l’avait vaincue et forcée à accepter de dures conditions aux jours de sa plus haute prospérité, Carthage acheta la continuation de la paix en renonçant à ses prétentions sur la Sardaigne et en payant aux Romains douze cents talents d’argent.

Cette paix désastreuse ne pouvait durer. Le commerce, c’est-à-dire l’existence même des Carthaginois, était attaqué dans sa base par la perte de leurs colonies; l’empire de la Méditerranée ne leur appartenait plus; les flottes ennemies s’en étaient complètement emparées; les places fortes de la Sicile et de la Sardaigne avaient reçu garnison romaine, et les côtes de l’Italie étaient dans un état de défense formidable. Toute voie par mer leur était donc fermée. Sur terre, l’Espagne seule leur était ouverte: ils y envoyèrent une armée dont ils donnèrent le commandement à Hamilcar.

C’était changer toute la politique qui avait fait la grandeur de Carthage, que de chercher dans les conquêtes continentales un dédommagement aux désastres maritimes; cette révolution, du reste, fut accomplie avec une rare habileté. Déjà célèbre par les guerres soutenues en Sicile contre les Romains, par celle d’Afrique contre les Mercenaires et les peuplades de la Numidie, Hamilcar était à la fois un habile capitaine et un grand politique. Son armée fit des progrès rapides. Les peuples vaincus par la force des armes furent gagnés par la clémence et la justice du vainqueur, et la domination carthaginoise s’établit dans la meilleure partie de la Péninsule, sur des bases fermes et solides. Une discipline sévère, une bonne et sage administration attirèrent au général carthaginois l’estime et la confiance des Ibériens.

Hamilcar ayant été tué dans une bataille, son gendre Hasdrubal lui succéda, et imita son exemple aussi bien dans la guerre que dans la politique. Ce général fonda la colonie de Carthagène sur la côte méridionale de l’Espagne, étendit au loin ses conquêtes, et porta ses armes victorieuses jusqu’aux rives de l’Èbre, qu’un traité avec les Romains lui interdisait de franchir. Assassiné par un Gaulois qu’il avait insulté, il remit, comme un héritage, le commandement de l’armée au fils d’Hamilcar à peine âgé de vingt-deux ans. A l’aspect de ce jeune homme, l’armée tout entière fit éclater des transports de joie et d’enthousiasme: elle croyait revoir Hamilcar lui-même. Cependant c’était mieux encore, c’était Hannibal.

Hamilcar et Hasdrubal laissaient à leur successeur une armée sobre, patiente, disciplinée, que l’habitude de la victoire avait rendue presque invincible, une base d’opération appuyée sur des conquêtes solides, une politique sage, qui leur avait rallié tous les peuples; ils lui laissaient enfin un grand projet à réaliser, le plus grand qui pût enflammer l’âme d’un jeune héros: la conquête de Rome !

Maître de l’Espagne depuis Cadix jusqu’à l’Èbre, vainqueur, au-delà de ce fleuve, de la célèbre Sagonte, alliée de Rome, qui en tombant ralluma la guerre entre l’Europe et l’Afrique, après vingt-quatre ans d’une paix chancelante, Hannibal part de Carthagène, et se dirige vers l’Italie à la tête de cent mille fantassins, douze mille cavaliers et quarante éléphants. On sait les résultats de cette gigantesque entreprise. Les obstacles, prévus d’avance par son génie, se multiplièrent devant lui, sans pouvoir l’arrêter. Les peuples qui habitaient entre l’Èbre et les Pyrénées tentèrent de s’opposer à son passage; ils furent vaincus et subjugués. Après avoir consolidé la puissance de Carthage dans ces contrées, Hannibal épure son armée, et descend dans les Gaules avec quarante éléphants, neuf mille chevaux, et cinquante mille hommes de pied, tous vieux compagnons d’armes d’Hamilcar et d’Hasdrubal. Les populations gauloises, que cette marche conquérante à travers leur territoire a soulevées, sont intimidées par sa puissance, ou trompées par ses ruses; les généraux ennemis, accourus par mer et par terre pour lui disputer le passage, mais qu’il ne veut combattre qu’en Italie, sont adroitement évités ; enfin, malgré la rapidité du Rhône et la hauteur des Alpes, le territoire romain est envahi.

Le séjour d’Hannibal en Italie n’est pas moins étonnant que la marche audacieuse qui l’y conduisit. Décimée par le passage des Alpes, sou armée est réduite à quarante mille combattants; cependant il ne craint pas d’attaquer home au centre de sa puissance, et s’avance de victoire en victoire jusqu’à ses portes. Entré en Italie à l’âge de vingt-six ans, il y reste jusqu’à quarante. Ni les efforts redoublés des Romains, ni les fautes de ses lieutenants battus en Espagne et dans les Gaules, ni l’opiniâtreté de sa patrie à lui refuser presque tout envoi de secours, ne peuvent lui faire lâcher sa proie. Pour y parvenir, il fallait cesser de l’attaquer en face, il fallait transporter le champ de bataille là où il n’était pas.

Rappelé en Afrique par les malheurs de son pays, Hannibal s’embarqua, le désespoir dans le cœur. On dit qu’à ce moment suprême, tournant les yeux vers l’Italie qu’il laissait arrosée de sang et pleine encore de la terreur de son nom, il exprima le regret de n’avoir pas mis le siége devant Rome après la bataille de Cannes et de n’avoir point trouvé la mort dans ses murailles embrasées. Sans doute aussi il se rappelait avec amertume le serment qu’il avait fait dès l’âge de neuf ans, au pied des autels et entre les mains de son père, de haïr les Romains et de les combattre à outrance et sans relâche toute sa vie !

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